Jeu de cache cache avec la vie, glissement du temps dans les tours et détours des étapes de la vie, la tienne et la mienne. Ironie qui se trame, se tisse et voire même s'abîme d'accrocs.
Aujourd'hui, au bord de l 'eau, je regarde le fleuve. Une partie des rides scintillantes s'élancent silencieuses et impatientes vers le sud, se perdent au loin au-delà des piliers du pont. D'autres s'évadent sur les bords et viennent rouler sur le sable.
Comme les vies, certaines glissent sans heurts, d'autres s'échouent sur les côté, d'autres encore sinuent simplement.
Les grillons donnent écho aux bruits de la ville. L'air anime les branchages et apaise la peau des chauds rayons du soleil.
Mes yeux et mes pensées s'égarent. La vie en ce jour vient à la croisée de la trame et de la chaîne et le motif demeure flou.
Besoin de se retirer, là, au bord du fleuve et reprendre le fil de l'histoire jusqu'à cette croisée. Comprendre.
Voilà bien des années, presque une bonne dizaine, que je tai rencontré pour la première fois. Mon compagnon avait à cœur de te présenter. Pour lui, tu étais important, un de ses amis proches. Je ne me souviens pas t'avoir revu hors cette fois là. Nous nous sommes retrouvés plusieurs chez toi, la soirée fut chaleureuse. Voilà, ce dont je me souviens, d'une soirée d'échanges et de bien-vivre. Je ne sais pas pourquoi, il n'y en a pas eu d'autres, de ces instants avec toi en journée comme en soirée.
Quelques mois plus tard, je quittais mon compagnon. Et après cette séparation, en tant que voisin, peut –être aussi pas se souvenir de cette soirée, nous nous sommes toujours salués. Passages fugaces, d'un trottoir à l'autre, dans la rue, le quartier, aux abords même de ce quartier. Et tu es demeuré longtemps l'ami de mon ex compagnon, puis l'ami de, et enfin toi. Toujours un signe, un sourire,….
Et pourquoi, en ce matin là ?
tu revenais de la mairie, j'allais de mon côté aussi voter. Tu m'as imposé l'arrêt, plaqué deux bises. Mes cheveux se sont accrochés dans ta barbe naissante, et tu as exprimé tout de go ce que tu venais d'élire. J'ai souri et rétorqué. J'étais prise dans ton mouvement, rapide, et un peu abasourdie par tes propos. Et c'est comme si d'un seul coup, je prenais pleinement conscience de toi. Tu devenais un individu présent dans le présent.
Je n'avais en tête que l'envie de te revoir, de prendre une fois le temps d'échanger avec toi. En fait, je me rendais compte aussi, que la chaleur de la soirée, chez toi et par toi, tes gestes au travers des années, là en ce matin. J'en tombais amoureuse. Un contre temps de plusieurs années.

Obsédante envie, et des jours et des semaines ont passé à te guetter.
Et ce matin, toute aux préparatifs du week-end et le téléphone rivé sur l'oreille, tu es apparu devant moi. Nous avons comme toujours souri, fait signe. Mais cette fois avec insistance. Et je n'ai pas arrêté mes pas, ni la conversation. Je n'écoutais plus, je ne voyais que toi. Et rien, je n'ai rien fait.
Je ne parlerai plus de maturité quand je peux être si incapable de réaction.
Et je m'en suis voulue. J'avais attendu, espéré cet instant. Il était seul, j'étais seule, pas de réelle contrainte . Mais non, j'ai passé mon chemin. Là, c'était visible, lisible, que nous avions l'un l'autre la même perturbation.
Là, dans la rue, notre rue. Et quoi faire maintenant. Je me sens si lâche.
Dans l'après-midi, je suis ressortie, et comble d'ironie je te recroise. Et cette fois, tu es avec un ami. Je n'ai pas eu le temps de voir son visage. Je t'ai vu lui parler. Tu t'es tu. Toujours dans le mouvement, toujours en se croisant, j'ai sorti une de ces phrases un peu bateau. Je voulais faire quelque chose et les mots ont fusé avec tant de banalité.

Je n'avais plus qu'une envie, partir au bord du fleuve. Déconcertée par ce désir si soudain pour toi, cet étrange intérêt pour toi, ma lâcheté, et maintenant qu'allais-je faire ou ne pas faire. Cette succesion de rencontres après tant d'attente, le flop e moi et de toi aussi. Mais pour l'heure, je suis face à moi-même à répondre de moi et de mes non actes et de mes attentes.
Je sais que j'ai envie de toi, qu'il faudrait que je puisse échanger avec toi. Aurais-je le courage au moins de créer le possible échange, de mieux savoir qui tu es ? Me rassurer sur toi, sur moi. Je ne veux pas imaginer un revirement venant de toi, non pas que je n'apprécierais pas. Mais, ma lâcheté de ce matin me met mal à l'aise avec moi-même.
J'ai tout autant peur de mon manque de courage que de revivre l'attente.
Et je suis les rides scintillantes filant vers le sud, disparaissant au-delà des piliers du pont et celles s'échouant tout en rondeur sur le sable.
Je ne sais pas, plus. Je pénètre dans l'eau, jusqu'aux genoux, je sens le courant. Quoi qu'il en soit, il va falloir rentrer, revenir dans le quartier, la rue.

IL Y A DEJA 24 HEURES
Aucun bruit, juste tes baisers, ton souffle, mon souffle.
Tes bras, ton corps, mon corps. Chaleur de ta chair contre ma chair.
Tes yeux. Je suis ton regard. Jusqu'au moment où je me découvre dans le reflet de ta pupille.
Arrive le soir. En quelques pas la ville reste là-bas. Rejoindre les bords du fleuve. Il y a tant de bruits. Les clapotis, la musique de la vie qui se joue là pour toi et moi.
Tout s'agite. Mouvement crescendo des sensations. Tous mes sens se tendent vers toi.
Il y a 24 heures.
Oui, 24 heures
que le temps a pris une dimension particulière.
Le temps a revêtu les instants d'extraordinaires.
Il y a déjà 24 heures

L'ACCUEIL DES PIERRES
Une longue année venait de filer en une chevauchée ardente et éprouvante alors que rien n'avait jusqu'ici perturbé ainsi le rythme serein de sa vie. Mais là, Jacques avait dû se confronter à maintes réalités qui cherchaient à le débusquer de cette tranquillité un peu facile des années précédentes. Des rebondissements l'avaient confronté à lui-même, remettant en cause chacune des bases érigées le long de ces trente ans de vie, de cet équilibre instauré plus matériel qu'intérieur.
La veille, il avait décidé de quitter la capitale, tenté par le parfum d'été qui régnait depuis quelques jours. L'accalmie des turpitudes de sa vie avait mue en une envie irrépressible de partir, marcher, s'aventurer, solitaire, dans un site nouveau, inconnu. La seule idée claire dans ce projet était le désir d'un paysage en direction du sud. Après une journée de conduite, éreinté, il avait stoppé la voiture près de l'auberge d'une bourgade. Un air de midi flottait à s'y méprendre que ce soit sur la place avec les joueurs de pétanque enfiévrés, l'accent pointant marseillais ou le chant des cigales.
Dès son arrivée, il avait pris conseil auprès de l'aubergiste sur les randonnées possibles.
Après une bonne nuit réparatrice au parfum de lavande et de thym, dans l'aube silencieuse, il prépara toutes les affaires nécessaires à un marcheur pour séjourner une nuit, isolé, en pleine nature, puis s'éloigna sur la droite laissant les maisons derrière lui.
Pendant qu'il marchait, il réalisa que l'humain a besoin d'antagonismes lorsque la fatalité ne les lui impose pas. Tels le jour et la nuit, la paix et la guerre, l'homme et la femme, de ces maints opposés si complémentaires. Ce rythme bat à deux temps, mais parfois se glissent et s'échappent des gammes plus subtiles.
Son pied trébucha sur une racine, ramenant ses pensées à la réalité de sa marche. Une bouffée joyeuse enivrait sa tête. La sueur perlait le long de son visage, telles des larmes acides en réponse aux efforts fournis à chacun de ses pas… . Jacques tira sur les sangles passées autour de ses épaules, but une gorgée d'eau encore fraîche et ré- ajusta le sac à dos pesant.
Depuis le matin, il ne s'était arrêté que pour déjeuner d'un casse-croûte, d'un peu de fromage, de fruits et savouré un peu de vin du pays donné par l'aubergiste.
Ses yeux scrutaient le chemin qui se faufilait au devant de lui, sinueux. Rien ne se profilait au-delà de cette limite. Impression que le monde finissait là ou qu'un mystère étrange surgirait de derrière la butte. Jacques se hâta pour découvrir ce qu'il en était, haletant, le cœur battait par l'effort et le jeu stimulant de cette quête. Lorsqu'il y parvint, il vit le chemin redescendre, serpentant jusqu'aux abords d'une vieille bâtisse de pierre. Il dévala comme un fou, s'accrochant aux cailloux qui le déstabilisaient, prêt à finir son parcours en roulades. Il contourna la maison, trouva l'entrée. La pierre était envahie de toute part, érodée par le temps et les aléas des intempéries. Le bois avait pourri et ne survivaient que quelques poutres dans les charpentes. IL jubilait à cette apparition insolite.
Il s'installa un coin, arracha les mauvaises herbes. Autour de la maison, il ramassa de quoi faire un feu pour la nuit et se cuisiner un repas frugal. Tentation de retrouver un état primal où se mêlent étrangement la sensation empreinte de naïveté enfantine à ce retour à la nature et l'instinct de survie de l'homme dans ces gestes simples.
Le soir allait tomber lorsque le feu se mit à crépiter. Jacques sortit du pain, des pommes de terre et du fromage. Jouant avec les bûches, il huma l'air du soir et bu à petites gorgées le vin. Tout son corps se laissa aller à cet instant, appuyé contre le mur bringuebalant, les yeux et son esprit rivés sur les crépitements rougeoyants. Rassasié, éreinté, il se pressa dans un dernier effort vers les braises, et s'endormit.
Jusqu'à l'aube, son sommeil se déchaîna. Des êtres, des sensations, des sentiments, des ressentiments arrivèrent par lames écumantes à l'horizon de ses émotions. Une tempête intérieure secouait les souvenirs. Son souffle suivait la danse des flots. Jacques se sentait balancé comme un grand hamac impuissant dans l'immensité océane. La tempête continua sans plus de répit sous le tangage de ces visions nocturnes. Visions bercées de multiples sons, tressaillements aussi étranges les uns que les autres arrivèrent en vagues saccadées aux creux de ses oreilles.
Les bruits de la nuit le réveillèrent au cœur du nadir. Il frissonna. La masse noire de guingois l'étreignait maternellement. Rasséréné, il repensa à ses réflexions de la veille sur ces opposés complémentaires et éternels, des antagonismes de ce monde.

Lorsque l'aube vint à frôler Jacques de ses bras chauds et lumineux, son sommeil flottait paisible. Le grand bateau des souvenirs maintenait un cap serein sur l'immense surface liquide. Le calme l'encerclait dans un infini bleuté. Un merveilleux camaïeu de bleus chatoyait sur la toile de ses paupières. Un tableau fantastique où dansaient les couleurs et les reflets de lumière solaire. Sa respiration, les battements de son pouls atteignirent un tel rythme de croisière, que tout son corps se délesta.
Au matin, un rayon persista sur sa joue en un baiser violant de chaleur. Jacques tourna la tête pour l'éviter. Il étira son corps ankylosé et se mit à redonner vie au feu éteint. La maison chuintait de toutes ses jointures sous la rosée du matin. Larmes du temps qui passe et que le lever de l'astre en accuse l'inexorable vieillesse. Jacques se demanda si les ruines antiques pleuraient ainsi chaque matin. Pleures contre l'ironie de leur décrépitude, des craquements. Et en même temps, fières, elles dressent leurs vestiges dont l'érosion insuffle à la matière le tracé sculpturale d'une vie. Pour combien de temps ?
Il caressa les pierres humides, embrassa la surface rugueuse et étendit ses bras en croix sur le grand corps de la bâtisse. Il ressentait de l'affection, un amour mélancolique, pour cet antre si féminine, complice de sa nuit solitaire. Présence maternelle, protection utérine, chaleureuse de ses ailes de pierre refermant le passé, s'ouvrant par bouches béantes à jour qui éclatait plein de promesses en ce matin.
Il se rassasia d'un peu de pain et d'eau, empaqueta ses affaires. Il huma jusqu'à l'ivresse les parfums et les odeurs que le sol, les arbres, l'air dégageaient. Jacques reprit le chemin en direction du village, laissant la maison à son isolement, se promettant de revenir, lorsque la vie…………. Dans l'espoir de retrouver la même sensation salvatrice d'une nuit passée auprès de ces vieilles pierres.
