L'ACCUEIL DES PIERRES
L'ACCUEIL DES PIERRES
Une longue année venait de filer en une chevauchée ardente et éprouvante alors que rien n'avait jusqu'ici perturbé ainsi le rythme serein de sa vie. Mais là, Jacques avait dû se confronter à maintes réalités qui cherchaient à le débusquer de cette tranquillité un peu facile des années précédentes. Des rebondissements l'avaient confronté à lui-même, remettant en cause chacune des bases érigées le long de ces trente ans de vie, de cet équilibre instauré plus matériel qu'intérieur.
La veille, il avait décidé de quitter la capitale, tenté par le parfum d'été qui régnait depuis quelques jours. L'accalmie des turpitudes de sa vie avait mue en une envie irrépressible de partir, marcher, s'aventurer, solitaire, dans un site nouveau, inconnu. La seule idée claire dans ce projet était le désir d'un paysage en direction du sud. Après une journée de conduite, éreinté, il avait stoppé la voiture près de l'auberge d'une bourgade. Un air de midi flottait à s'y méprendre que ce soit sur la place avec les joueurs de pétanque enfiévrés, l'accent pointant marseillais ou le chant des cigales.
Dès son arrivée, il avait pris conseil auprès de l'aubergiste sur les randonnées possibles.
Après une bonne nuit réparatrice au parfum de lavande et de thym, dans l'aube silencieuse, il prépara toutes les affaires nécessaires à un marcheur pour séjourner une nuit, isolé, en pleine nature, puis s'éloigna sur la droite laissant les maisons derrière lui.
Pendant qu'il marchait, il réalisa que l'humain a besoin d'antagonismes lorsque la fatalité ne les lui impose pas. Tels le jour et la nuit, la paix et la guerre, l'homme et la femme, de ces maints opposés si complémentaires. Ce rythme bat à deux temps, mais parfois se glissent et s'échappent des gammes plus subtiles.
Son pied trébucha sur une racine, ramenant ses pensées à la réalité de sa marche. Une bouffée joyeuse enivrait sa tête. La sueur perlait le long de son visage, telles des larmes acides en réponse aux efforts fournis à chacun de ses pas… . Jacques tira sur les sangles passées autour de ses épaules, but une gorgée d'eau encore fraîche et ré- ajusta le sac à dos pesant.
Depuis le matin, il ne s'était arrêté que pour déjeuner d'un casse-croûte, d'un peu de fromage, de fruits et savouré un peu de vin du pays donné par l'aubergiste.
Ses yeux scrutaient le chemin qui se faufilait au devant de lui, sinueux. Rien ne se profilait au-delà de cette limite. Impression que le monde finissait là ou qu'un mystère étrange surgirait de derrière la butte. Jacques se hâta pour découvrir ce qu'il en était, haletant, le cœur battait par l'effort et le jeu stimulant de cette quête. Lorsqu'il y parvint, il vit le chemin redescendre, serpentant jusqu'aux abords d'une vieille bâtisse de pierre. Il dévala comme un fou, s'accrochant aux cailloux qui le déstabilisaient, prêt à finir son parcours en roulades. Il contourna la maison, trouva l'entrée. La pierre était envahie de toute part, érodée par le temps et les aléas des intempéries. Le bois avait pourri et ne survivaient que quelques poutres dans les charpentes. IL jubilait à cette apparition insolite.
Il s'installa un coin, arracha les mauvaises herbes. Autour de la maison, il ramassa de quoi faire un feu pour la nuit et se cuisiner un repas frugal. Tentation de retrouver un état primal où se mêlent étrangement la sensation empreinte de naïveté enfantine à ce retour à la nature et l'instinct de survie de l'homme dans ces gestes simples.
Le soir allait tomber lorsque le feu se mit à crépiter. Jacques sortit du pain, des pommes de terre et du fromage. Jouant avec les bûches, il huma l'air du soir et bu à petites gorgées le vin. Tout son corps se laissa aller à cet instant, appuyé contre le mur bringuebalant, les yeux et son esprit rivés sur les crépitements rougeoyants. Rassasié, éreinté, il se pressa dans un dernier effort vers les braises, et s'endormit.
Jusqu'à l'aube, son sommeil se déchaîna. Des êtres, des sensations, des sentiments, des ressentiments arrivèrent par lames écumantes à l'horizon de ses émotions. Une tempête intérieure secouait les souvenirs. Son souffle suivait la danse des flots. Jacques se sentait balancé comme un grand hamac impuissant dans l'immensité océane. La tempête continua sans plus de répit sous le tangage de ces visions nocturnes. Visions bercées de multiples sons, tressaillements aussi étranges les uns que les autres arrivèrent en vagues saccadées aux creux de ses oreilles.
Les bruits de la nuit le réveillèrent au cœur du nadir. Il frissonna. La masse noire de guingois l'étreignait maternellement. Rasséréné, il repensa à ses réflexions de la veille sur ces opposés complémentaires et éternels, des antagonismes de ce monde.

Lorsque l'aube vint à frôler Jacques de ses bras chauds et lumineux, son sommeil flottait paisible. Le grand bateau des souvenirs maintenait un cap serein sur l'immense surface liquide. Le calme l'encerclait dans un infini bleuté. Un merveilleux camaïeu de bleus chatoyait sur la toile de ses paupières. Un tableau fantastique où dansaient les couleurs et les reflets de lumière solaire. Sa respiration, les battements de son pouls atteignirent un tel rythme de croisière, que tout son corps se délesta.
Au matin, un rayon persista sur sa joue en un baiser violant de chaleur. Jacques tourna la tête pour l'éviter. Il étira son corps ankylosé et se mit à redonner vie au feu éteint. La maison chuintait de toutes ses jointures sous la rosée du matin. Larmes du temps qui passe et que le lever de l'astre en accuse l'inexorable vieillesse. Jacques se demanda si les ruines antiques pleuraient ainsi chaque matin. Pleures contre l'ironie de leur décrépitude, des craquements. Et en même temps, fières, elles dressent leurs vestiges dont l'érosion insuffle à la matière le tracé sculpturale d'une vie. Pour combien de temps ?
Il caressa les pierres humides, embrassa la surface rugueuse et étendit ses bras en croix sur le grand corps de la bâtisse. Il ressentait de l'affection, un amour mélancolique, pour cet antre si féminine, complice de sa nuit solitaire. Présence maternelle, protection utérine, chaleureuse de ses ailes de pierre refermant le passé, s'ouvrant par bouches béantes à jour qui éclatait plein de promesses en ce matin.
Il se rassasia d'un peu de pain et d'eau, empaqueta ses affaires. Il huma jusqu'à l'ivresse les parfums et les odeurs que le sol, les arbres, l'air dégageaient. Jacques reprit le chemin en direction du village, laissant la maison à son isolement, se promettant de revenir, lorsque la vie…………. Dans l'espoir de retrouver la même sensation salvatrice d'une nuit passée auprès de ces vieilles pierres.


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